Aveugle pendant deux ans, j’ai enfin revu le monde — et la première chose que j’ai vue m’a détruite P4

La première chose que j’ai vue

Je n’avais pas revu la lumière depuis deux ans, trois mois et dix-sept jours.

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Alors, quand le docteur Bellanger a retiré les dernières bandes de gaze de mes yeux, à l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon, je n’ai pas pleuré tout de suite. J’ai seulement fixé la tache blanche du plafond, puis la forme tremblante de sa blouse, puis le contour de sa main levée devant mon visage.

— Combien de doigts, Madame Delcourt ?

J’ai avalé ma salive.

— Trois.

Le médecin a souri.

Ma mère, assise à ma gauche, s’est mise à sangloter comme une enfant.

Moi, je suis restée immobile.

Parce que la lumière faisait mal.

Parce que les couleurs revenaient trop vite.

Parce que, dans ce miracle que tout le monde attendait, il y avait une peur que je n’avais dite à personne.

Pendant deux ans, j’avais vécu dans le noir avec la voix de mon mari pour seule boussole.

Antoine me disait où poser la main, où se trouvait le verre d’eau, quelle robe il choisissait pour moi, qui était venu, qui n’était pas venu, qui m’aimait encore et qui m’avait oubliée.

Et moi, je le croyais.

Parce que quand on ne voit plus, on apprend à faire confiance aux voix.

Même quand elles mentent.

Ce matin-là, Antoine n’était pas venu à l’hôpital.

Il avait dit qu’une réunion imprévue l’obligeait à rester à l’étude notariale. Il avait promis qu’il passerait me chercher à dix-huit heures, avec des fleurs blanches, “comme le premier jour”.

Mais le docteur m’autorisa à sortir plus tôt.

— Rentrez doucement, dit-il. Évitez les lumières trop fortes. Pas d’émotions violentes aujourd’hui.

J’aurais dû l’écouter.

Ma mère voulait m’accompagner jusque chez moi, mais je refusai. Je voulais revoir mon appartement seule. Revoir les murs que mes doigts connaissaient mieux que mes yeux. Revoir la table de la cuisine où j’avais pétri des pâtes à tarte dans le noir. Revoir le balcon donnant sur les platanes du cours Vitton. Revoir ma vie.

Je pris un taxi.

Sur le trajet, Lyon me traversa comme une ville étrangère. Les façades crème, les volets verts, les passants pressés sous le ciel de mars, les vitrines brillantes, les feux rouges… Tout semblait trop vif, trop bruyant, presque indécent.

Je pensais à Antoine.

À son visage que ma mémoire avait gardé plus jeune.

À ses mains qui m’avaient guidée dans les couloirs.

À sa voix tendre lorsqu’il me disait :

— Ne t’inquiète pas, Mathilde. Je suis tes yeux maintenant.

Cette phrase m’avait autrefois rassurée.

Dans le taxi, elle me donna froid.

Je montai les deux étages sans ascenseur lentement, la main sur la rampe. Devant notre porte, je m’arrêtai.

Il y avait une odeur de café.

Et de parfum.

Pas le mien.

Un parfum sucré, vanillé, insolent.

J’ouvris avec ma clé.

L’appartement était lumineux.

Beaucoup trop lumineux.

Les rideaux du salon étaient tirés, les fenêtres grandes ouvertes, et sur le canapé gris que je croyais encore impeccable, une écharpe de femme était jetée comme une signature. Rouge. Soie. Je la reconnus avant même de comprendre pourquoi.

Ma sœur portait toujours du rouge.

Élise.

Ma petite sœur.

Celle qu’Antoine m’avait juré avoir raccompagnée à Lille deux ans plus tôt, après notre dispute. Celle dont il m’avait dit qu’elle avait refait sa vie là-bas, loin de nous, loin de ma maladie, loin de “la culpabilité de ne pas savoir m’aider”.

Pendant deux ans, quand je demandais pourquoi Élise ne m’appelait jamais, Antoine soupirait.

— Elle n’a jamais supporté ta cécité, Mathilde. Certaines personnes fuient le malheur.

J’avais pleuré pour elle.

J’avais prié pour elle.

J’avais défendu son silence.

Puis j’entendis un rire dans la cuisine.

Un rire de femme.

Familier.

Je m’avançai sans bruit.

Chaque pas était un arrachement. Le parquet que je connaissais au toucher craquait sous mes pieds comme s’il voulait me prévenir. Mon cœur battait si fort que j’avais peur qu’ils l’entendent avant de me voir.

La porte de la cuisine était entrouverte.

Et là, je vis.

Antoine était debout entre les jambes de ma sœur.

Élise était assise sur ma table de cuisine, celle où trois jours plus tôt j’avais préparé son gâteau d’anniversaire à tâtons, guidée par l’odeur du citron et le relief du moule. Elle portait ma robe de chambre en lin blanc. Celle qu’Antoine m’avait offerte quand je suis rentrée de l’hôpital après l’accident.

Il l’embrassait.

Pas comme un homme qui faute une fois.

Comme un homme qui rentre chez lui.

Ses mains connaissaient son corps avec une habitude tranquille. Élise riait contre sa bouche, les doigts dans ses cheveux, ses pieds nus posés sur une chaise que j’avais moi-même repeinte en bleu avant de perdre la vue.

Je restai dans l’embrasure.

Silencieuse.

La femme aveugle les regardait.

Il y eut un instant étrange où mon esprit refusa d’habiter mon corps. Je ne ressentis pas de colère. Pas encore. Seulement une précision froide.

La tache de café sur le plan de travail.

Le rouge du vernis sur les ongles d’Élise.

Le téléphone d’Antoine posé près de l’évier.

Et sur l’écran allumé, un message.

“Elle ne verra jamais assez clair pour comprendre. Après la vente, on part.”

Je ne bougeai pas.

Élise repoussa Antoine doucement.

— Tu es sûr qu’elle ne rentre pas avant ce soir ?

— Mathilde ? dit-il en riant. Sans moi, elle ne traverse même pas le hall de l’immeuble.

Ma sœur sourit.

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