Aveugle pendant deux ans, j’ai enfin revu le monde — et la première chose que j’ai vue m’a détruite P1

Ce matin-là, Antoine n’était pas venu à l’hôpital.

Il avait dit qu’une réunion imprévue l’obligeait à rester à l’étude notariale. Il avait promis qu’il passerait me chercher à dix-huit heures, avec des fleurs blanches, “comme le premier jour”.

Mais le docteur m’autorisa à sortir plus tôt.

— Rentrez doucement, dit-il. Évitez les lumières trop fortes. Pas d’émotions violentes aujourd’hui.

J’aurais dû l’écouter.

Ma mère voulait m’accompagner jusque chez moi, mais je refusai. Je voulais revoir mon appartement seule. Revoir les murs que mes doigts connaissaient mieux que mes yeux. Revoir la table de la cuisine où j’avais pétri des pâtes à tarte dans le noir. Revoir le balcon donnant sur les platanes du cours Vitton. Revoir ma vie.

Je pris un taxi.

Sur le trajet, Lyon me traversa comme une ville étrangère. Les façades crème, les volets verts, les passants pressés sous le ciel de mars, les vitrines brillantes, les feux rouges… Tout semblait trop vif, trop bruyant, presque indécent.

Je pensais à Antoine.

À son visage que ma mémoire avait gardé plus jeune.

À ses mains qui m’avaient guidée dans les couloirs.

À sa voix tendre lorsqu’il me disait :

— Ne t’inquiète pas, Mathilde. Je suis tes yeux maintenant.

Cette phrase m’avait autrefois rassurée.

Dans le taxi, elle me donna froid.

Je montai les deux étages sans ascenseur lentement, la main sur la rampe. Devant notre porte, je m’arrêtai.

Il y avait une odeur de café.

Et de parfum.

Pas le mien.

Un parfum sucré, vanillé, insolent.

J’ouvris avec ma clé.

L’appartement était lumineux.

Beaucoup trop lumineux.

Les rideaux du salon étaient tirés, les fenêtres grandes ouvertes, et sur le canapé gris que je croyais encore impeccable, une écharpe de femme était jetée comme une signature. Rouge. Soie. Je la reconnus avant même de comprendre pourquoi.

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